Le regard de la gérante - Des vents contraires qui continuent de s'intensifier dans le secteur de la santé

Le Point de vue de l'expert

Temps de lecture : min

Comme nous l’évoquions en fin d’année 2025, le secteur européen des équipements et services de santé accumulait déjà, avant ce début d'année, un ensemble de fragilités bien identifiées : normalisation post-Covid, ralentissement du marché chinois, tensions tarifaires avec les États-Unis, et exposition de certaines activités — audioprothèses, prothèses dentaires — à la confiance et au pouvoir d'achat des consommateurs.

C'est dans ce contexte déjà fragilisé que de nouveaux risques sont venus s'ajouter. 

Les conflits en cours, et notamment la guerre au Moyen-Orient, créent des décalages de commandes et une incertitude sur les cycles d'achats hospitaliers, comme l'a explicitement mentionné BioMérieux ce trimestre. Plus structurellement, la priorité affichée par plusieurs États en faveur des dépenses de défense au détriment de la santé introduit un risque budgétaire de long terme sur la demande institutionnelle. L'administration américaine a réaffirmé sa volonté de réduire les dépenses de santé publique, tandis qu'en Europe, l'Allemagne engage un réarmement massif qui contraint mécaniquement ses arbitrages budgétaires en défaveur du secteur de la santé. Et cela malgré la levée du frein à l'endettement dans le pays. De plus, la hausse du prix du pétrole liée à la guerre se répercute directement sur les coûts de production, de fret et de logistique, comme l'a illustré GE Healthcare en abaissant ses prévisions de rentabilité annuelle pour absorber 250 millions de dollars de surcoûts. Mais les effets de second tour méritent d'autant plus d'attention : le pétrole est une matière première centrale dans la fabrication du plastique, utilisé en grande quantité dans les consommables médicaux et de laboratoire — réactifs, cartouches, poches de culture cellulaire. Si la pression sur les prix de l'énergie devait durer, c'est l'ensemble de la base de coûts des producteurs de consommables qui se trouverait sous tension. À cela s'ajoutent des tensions potentielles sur les chaînes d'approvisionnement, que DiaSorin a d'ores et déjà identifiées comme un risque pour les prochains trimestres si le conflit venait à durer. La faiblesse du secteur reflète sans doute aussi des craintes prospectives sur le financement de l'écosystème biotechnologique : dans un environnement inflationniste et incertain, les investisseurs anticipent un coût du capital durablement élevé, peu propice à un redémarrage rapide des dépenses d'équipement des acteurs biotechnologiques. Or la demande en équipements de laboratoire, en technologies de production biologique et en services aux sciences de la vie dépend étroitement de la vitalité de cet écosystème. 

À ces risques fondamentaux s'ajoute une dynamique de marché qui pénalise davantage le secteur depuis le début de l'année. Dans un environnement dominé par l'enthousiasme autour de l'intelligence artificielle (IA), les flux de capitaux se sont massivement réorientés vers les valeurs technologiques au détriment notamment des entreprises d’équipements médicaux. Les laboratoires pharmaceutiques européens eux s’en sortent mieux : bénéficiant d'une meilleure visibilité sur leurs revenus, ils résistent davantage dans cet environnement. Ils semblent par ailleurs mieux positionner pour bénéficier de l’IA notamment en permettant l’accélération de certaines étapes clés de la R&D, de l'identification des cibles thérapeutiques aux essais cliniques, renforçant ainsi la productivité du pipeline sans peser sur les coûts de manière significative. Dans une telle configuration, la sélectivité devient plus que jamais déterminante, en privilégiant des modèles économiques peu sensibles aux cycles de remboursement ou de financement, positionnés sur des maillons résilients de la chaîne de valeur et offrant une visibilité suffisante pour traverser un environnement durablement incertain comme nous le décrivons dans nos Perspectives Économiques et Financières.

Rédigé par

Ambre SAADA
Gérante Mandats Actions Europe